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La fin d'un long silence
PIERLOT Hubert - 1947

PIERLOT H., La fin d’un long silence, paru dans le journal bruxellois Le Soir, du 5 juillet au 19 juillet 1947

La fin d’un long silence, par M. Hubert PIERLOT, ministre d'Etat, ancien Premier ministre

IX. Le 28 mai 1940

(Extrait du Soir, du 16 juillet 1947)

Le lecteur a suivi les phases des 18 jours, non par le récit des opérations militaires, mais au centre même de l'événement, là où se prenaient les décisions.. J'ai montré les faits dans leur complexité, sans les déformer dans un but de simplification, de présentation plus facile ou de démonstration.

De l'histoire de la campagne de Belgique vécue dans le contact fréquent avec le Roi commandant en chef, se dégagent clairement les deux causes qui ont mené l'armée à ce dénouement.

C'est, d'une part, l'allure des événements militaires affectant l'ensemble du dispositif dont l'armée belge faisait partie. C'est, d'autre part, la volonté de limiter les opérations de l'armée belge au territoire, et de régler ses mouvements d'après cette idée directrice.

* * *

Dès les premiers jours de la campagne de Belgique, le 15 mai, Roi parlait du « réduit national » et il en indiquait l'emplacement.

L'idée du réduit national est très ancienne. Elle revient plus d'une fois dans l'élaboration des plans de défense de la Belgique, depuis un siècle. Il se peut donc que le projet d'une retraite orientée vers une position ayant pareille destination et adossée au littoral ne fut pas une conception propre au roi Léopold III et à ses conseillers. Quelles que soient les objections que l'on peut faire à cette manière de comprendre la défense du pays, je m'abstiendrai, ici, de la discuter dans son principe, et sur le plan théorique.

Envisagée sous le rapport de l'application qui en a été faite en 1940, elle soulève deux problèmes dont le caractère politique n'échappera à personne .

1° Ce plan de défense était incompatible avec l'appel à l'assistance de la France et de la Grande-Bretagne. La déclaration de garantie du 24 avril 1937, et la détermination de la Belgique d'assurer sa défense dont la déclaration prend acte, n'ont pu être comprises, à Londres et à Paris, que comme comportant une solidarité d'armes complète, et non une action militaire limitée au territoire belge. La moins qu'on puisse dire est qu'une interprétation différente, du côté belge, aurait dû faire l'objet d'une explication préalable et sans équivoque.

2° En laissant ignorer à ses ministres cette interprétation et ces projets, le Roi s'est écarté des règles constitutionnelles; il a placé les ministres dans une position incompatible avec leurs responsabilités ; il a créé, entre lui et eux, un différend insoluble ; il les a mis dans l'impossibilité de le couvrir devant l'opinion belge et étrangère.

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Le protocole de la capitulation porte : « L'armée belge déposera porte immédiatement les armes sans conditions et se considérera dès lors comme prisonnière de guerre. Un armistice a pris cours ce matin à 15 heures, à la demande du commandement belge. Les opérations allemandes contre les troupes britanniques et françaises n'en seront pas interrompues.

« Le territoire belge sera immédiatement occupé, tous les ports inclus. Aucun dommage nouveau ne sera apporté aux écluses, ni aux fortifications de la côte. »

En ce qui concerne les armes, les ordres donnés par le grand quartier général prescrivaient de les remettre intactes. Néanmoins, nombre de commandants d'unités prirent sur eux de détruire tout ce qu'ils pouvaient de leur matériel.

Quant au caractère de la capitulation, la dernière proclamation du Roi aux troupes (ann. p. 28) confirme ce que nous avait appris l'entrevue de Wijnendaele. Elle marque, purement et simplement, la fin de la lutte : les combattants vont rentrer au pays, concourir par leur travail son relèvement. Il n'y a pas la moindre réserve, la moindre allusion à la possibilité d'une continuation de la lutte par d'autres éléments des forces belges, en pays libre ou dans la colonie.

Du point de vue constitutionnel, il est évident que le Roi ne pouvait faire pareil acte, autrement que sous le couvert de la responsabilité ministérielle. Malgré ce que la Commission d'Information écrit à ce sujet, personne n'admettra que le Roi, qui ne peut, sans le concours d'un ministre, faire aucun acte de sa fonction, fût-il de minime importance, aurait le pouvoir de prendre seul, sans que personne en réponde, des décisions de cette gravité.

En vain, l'on objecte que, le 28 mai, il n'y avait plus, auprès du Roi, de ministres qu'il eût pu consulter. Le Roi avait reçu, depuis trois semaines, les conseils réitérés de son gouvernement. Il ne les a pas suivis.

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En passant par Londres et en arrivant à Paris, les ministres venus de Belgique avaient mis les gouvernements britannique et français au courant de la situation de l'armée belge. Ils firent part aussi, en termes mesurés, du souci que leur inspirait la décision du Roi de rester en pays occupé. En prévenant les deux gouvernements alliés, leur but était de diminuer l'effet de surprise que ne manquerait pas de produire la décision du Roi ; ils espéraient ainsi atténuer l'impression qu'elle susciterait.

Un conseil des ministres fut réuni à Paris, à l'ambassade, le 26 mai, dans la soirée. Après le récit des derniers événements, un accord complet se fit sur la ligne de conduite que nous avions adoptée.

Pendant la séance du conseil. une communication téléphonique du comte Guillaume de Grunne, transmise de Bruges par l'ambassade de Londres, nous parvint. Le Roi demandait « qu'un des ministres donnât son accord et transmit, aussitôt que possible, par M. Fredericq, son contreseing en vue de l’acceptation de la démission de ministres et de la nomination da nouveaux ministres. »

Pourquoi cette demande de blanc-seing ? Aucune explication n'était donnée. Aux pages 59 et 94 de son rapport, la Commission d'Information expose que, sur l'avis de personnalités consultées, on avait estimé qu'un concours ministériel aurait pu être nécessaire, en vue de certaines éventualités qui ne se sont pas produites. C'est sur le conseil de Henri de Man que la communication dont il s'agit fut faite au gouvernement: Je ne mettrai pas en doute ce qu'écrit, à ce sujet, la Commission, mais, une fois le blanc-seing donné, il était impossible, à n'importe qui, de prévoir l'usage que l'on serait amené à en faire. Une seule chose était claire, en faisant ce qui leur était demandé, les ministres eussent permis de transférer en Belgique, à tout moment, sur décision du Roi qui allait tomber au pouvoir de l'ennemi, le siège du gouvernement légitime et de reconstituer, dans le pays occupé, le pouvoir exécutif au complet, avec tous ses organes constitutionnels.

La réponse du gouvernement fut négative et unanime.

D'autres séances du Conseil des ministres eurent lieu les jours suivants. A certaines d'entre elles, notamment le 27 dans l'après-midi et le 28 à 7 heures du matin, les présidents des Chambres assistèrent, ainsi que M. comte Carton de Wiart et M. Brunet, ministres d'Etat. Une entière unité de vues s'y manifesta, tant sur le rapport des ministres venus de Belgique que sur les décisions à prendre.

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Le 27 mai, à 20 h. 15, nous fûmes, le général Denis et moi, reçus par M. Reynaud, ministre de la Guerre, président du Conseil. L'entretien eut lieu en présence du maréchal Pétain et du général Weygand, tous deux bouches cousues et Pétain manifestement hostile.

M. Reynaud annonça aux deux ministres belges qu'à 18 h., le Roi venait d'envoyer un parlementaire au commandement allemand. Tout de suite, il laissa voir le point de vue que, peu après, il allait développer à la radio : capitulation en rase campagne, sans épuisement préalable des moyens de résistance, abandon des armées alliées que la Belgique avait appelées à son secours, la campagne compromise par la faute de l'armée belge. M. Reynaud insista sur le fait que, assurait-il, le commandement allié n'avait pas été prévenu.

Excédé de ces reproches, le général Denis interrompit M. Reynaud avec une grande vivacité, pour protester contre son appréciation de la conduite de l'armée belge. Sa mise au point modéra quelque peu l'ardeur agressive du Président du Conseil et celui-ci termina sa déclaration en nous demandant : « Et maintenant, que compte faire votre gouvernement ? »

Je commençai par dire à M. Reynaud que je ne pouvais accepter son commentaire des événements militaires qui venaient de se produire et j'appuyai, à cet égard, sur ce que venait de dire le général Denis. J'ajoutai que je n'avais pas l'intention de discuter, en ce moment, les opérations militaires, sur lesquelles nous n'avions pas encore d'informations complètes et au sujet desquelles tout jugement devait donc être réservé.

Je fis part ensuite de la décision du Conseil des ministres, en déclarant : « le gouvernement belge entend poursuivre la lutte aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne, avec tous les moyens dont il dispose encore : troupes à l'instruction en France, potentiel d'activités économiques et les importantes ressources de la colonie. Tout cela sera utilisé au service de la cause commune et la Belgique ne déposera les armes que lorsque les Alliés eux-mêmes auront terminé la lutte.

« Mais je désire savoir si, de notre côté, nous pouvons compter sur le gouvernement français. En raison même des difficultés extrêmes de notre situation, nous attachons un prix particulier à l'esprit dans lequel sa coopération nous sera donnée. »

M. Reynaud promit son concours. Il annonça qu’il attendrait suite des événements avant de publier les nouvelles qu'Il venait de recevoir.

Dans la soirée, le gouvernement français s'était réuni. A l'issue de la séance, à 2 h. du matin, M. Reynaud demanda à nous voir, le ministre des Affaires étrangères et moi. En même temps, il nous faisait savoir que, décidé à parler dès le matin à la radio, il craignait, les réactions que son discours produirait à l'égard des réfugiés belges, Il nous demandait de prendre une mesure radicale, affirmant d'une manière voyante notre solidarité à l'égard des Alliés : la levée en masse de tous le6sBelges en âge de service militaire.

Nous avions l'impression de la « carte forcée. » Nous décidâmes de ne nous laisser, en aucun cas, entraîner à des mesures qui ne répondraient pas à notre conviction ou que nous ne prendrions pas librement. Reçus à 3 h. du matin, nous dîmes au Président du Conseil que nous avions l'intention de réorganiser en France une force militaire belge, mais que nous voulions procéder avec méthode ; nous écartâmes la suggestion de la « levée en masse », acte spectaculaire, sans portée pratique et qui ne pourrait qu'augmenter la confusion. Il fut enfin convenu qu'après le discours de M. Reynaud, je prendrais à mon tour la parole à la radio, au nom du gouvernement belge.

Rentrés à l'ambassade, nous commençâmes immédiatement, M. Spaak et moi, la rédaction de l'avant-projet de cette déclaration.

* * *

Avant de poursuivre cette partie du récit, je désire indiquer l'esprit dans lequel cette déclaration fut préparée et prononcée.

On a dit qu'elle avait été inspirée par de fausses informations : j'aurais été trompé par M. Reynaud sur les circonstances et la nature de l'événement qui venait de se passer en Flandre. L'explication est inexacte. Nous en savions, à ce sujet, beaucoup plus que M. Reynaud, puisque nous avions quitté le Roi l'avant-veille. De ce que nous avait dit le Président du Conseil au sujet de la capitulation, et son commentaire mis à part, une seule chose n'était pas conforme à la réalité : la prétendue abstention du Roi de prévenir les armées voisines. Quoique ne considérant pas, à ce moment, comme invraisemblable pareille conséquence d'un manque de liaison que nous avions trop souvent constaté entre les armées opérant en Belgique, je n'accueillis qu'avec prudence cette allégation et elle n'a d'ailleurs trouvé aucun écho dans mon discours.

On a dit aussi que nous avions été dominés par l'inquiétude que nous causait le sort des nombreux Belges réfugiés en France. Certes, leur situation était un objet de grande préoccupation. Cependant, le désir de sauver, même du pire, deux millions de compatriotes n'aurait pas été une raison d'imputer à un homme - et surtout au Roi - un fait contraire à la vérité. A cet égard, mon devoir était net et je le vis clairement. La situation des réfugiés pouvait m'amener à dire des choses vraies que j'aurais préféré taire : elle n'eût pas autorisé une affirmation fausse et injuste.

Aux deux explications que je viens d'écarter, la Commission d'Information, à la page 76 de son rapport, en ajoute une troisième : « Effrayés... par la perspective de la fureur populaire qui allait se déchaîner, ils (les ministres) ne songèrent en ce moment qu'au danger que le gouvernement (je souligne) et les réfugiés belges en France allaient courir. C’est ainsi qu'on explique qu'ils ne firent que répéter, en essayant d'en atténuer les effets, la nouvelle alarmante que le Président du Conseil français venait de communiquer qu'ils ne songèrent pas, dans cet instant dramatique, à l'honneur du Souverain et des troupes qui avalent lutté sous ses ordres jusqu'à l'extrême limite. »

Je cite ce texte pour souligner le caractère sommaire de certaines appréciations de la Commission. « C'est ainsi « qu'on explique... » Vraiment, c'est trop vite dit ! Si je comprends bien, la Commission, sans s'être jamais informée des raisons qui nous ont inspirés, n'hésite pas à nous attribuer les pires mobiles. Quand je considère la qualité des hommes qui ont signé le rapport, j'ai le droit de m'étonner.

* * *

L'explication réelle de mon discours du 28 mai 1940 et de l'attitude du gouvernement à Paris n'est pas difficile à saisir. Elle tient tout entière dans le raisonnement que voici

\1. En conduisant la campagne comme il l’a fait, en décidant de limiter les opérations de l'armée belge à l'étendue du territoire, en acceptant l'éventualité d'une capitulation isolée, en donnant à cette capitulation le caractère d'une cessation des hostilités par la Belgique alors que les deux puissances garantes continuaient la guerre, le Roi a commis, sur le plan de sa fonction une faute capitale.

\2. Comme il était à prévoir et prévu, cette faute est exploitée à fond contre le Roi ; on lui impute la responsabilité de la défaite des armées alliées dans le Nord et de tout ce qui pourra encore arriver.

Tout essai de remonter actuellement ce courant est voué à un échec certain.

\3. La seule question qui se pose encore et qui dépende de nous est de savoir si, aux yeux des Alliés et du monde, la Belgique portera la responsabilité de la ligne de conduite suivie par le Roi.

\4. Si nous voulons sauver ce qui peut encore être sauvé - non seulement la situation des réfugiés, mais surtout celle de notre pays et son avenir - nous devons :

a) renoncer à une défense impossible des actes du Roi, qui ne ferait qu'entraîner la Belgique dans le mouvement de réprobation passionnée dont il est l'objet ;

b) désolidariser publiquement le gouvernement d'avec le Roi, conformément ce que nous lui avons annoncé à Wijnendaele.

\5. Cette position prise, et alors seulement, noua serons en mesure d’offrir et nous rendrons possible la continuation du concours de la Belgique, avec les moyens qui lui restent, au service de la cause alliée, qui est la nôtre. Cette offre, qui est la partie essentielle du discours, sera faite dans les termes les plus catégoriques. Elle demandera le ralliement de tous les Belges autour du gouvernement dans la tâche qui l'attend.

Tout cela était difficile, pénible à dire. Mais telle était la nécessité devant laquelle le gouvernement se trouvait placé, par la politique personnelle qu'avait suivie le Roi, par les fautes certaines qu'elle comportait et, surtout, par les apparences que le Roi venait d’accumuler contre lui. Après sept ans, les mots que voici me serrent encore la gorge : nous nous sommes vus obligés de choisir entre le Roi et la Belgique.

Ceux qui n'ont pas vécu pareille situation ont de la chance. Qu'ils fassent un effort pour nous comprendre !

* * *

A 8 heures, M. Reynaud prononça son discours. Les ministres l'entendirent dans les mèmes sentiments que tous les Belges : colère et indignation. C'était un dérivatif aux responsabilités que portait déjà son auteur et celles qu'il sentait venir. Autant que les paroles, le ton, qui était d'une ironie méchante, est resté dans le souvenir de tous mes compatriotes.

Si nous avions suivi notre propre impulsion, notre parti aurait été vite pris : nous aurions dit à M. Reynaud ce que nous pensions et... notre mission se serait terminée là. Nous n’avons pas cédé à pareille tentation. Quels que fussent nos sentiments, le Président du Conseil était le partenaire que l'événement nous imposait. Nous ne pouvions oublier que, derrière lui, il y avait la France. Entre lui et nous, il fallait conserver le contact indispensable à la réalisation du programme de salut national que nous avions arrêté.

Ma déclaration était annoncée pour midi. Dans la matinée je revis M. Reynaud. Il me demanda « Avez-vous entendu mon discours ? » Je ne répondis que par un geste qui écartait le sujet. M. Reynaud n'insista pas. Je lui communiquai mon texte. Je présume que personne ne s'en étonnera. Nous n'avions à notre disposition que la radio française ; comment, dans un tel moment surtout, pouvions-nous nous attendre à y parler sans que le gouvernement français fût informé de ce que nous allions dire ?

Mon discours était rédigé en termes modérés, tout en marquant la ferme volonté du gouvernement de continuer la guerre aux côtés des Alliés. Le Président du Conseil me suggéra d'y ajouter quelques lignes, annonçant la déchéance du Roi.

J'opposai une fin de non-recevoir tirée de ce que pareille décision comportait une modification constitutionnelle, interdite au gouvernement.

M. Reynaud me posa alors cette question : « Ne pourriez-vous, au moins à titre provisoire, adopter la Constitution française ? » Sans me départir de mon calme, je répondis simplement : « Non. » Ici encore M. Reynaud n'insista pas.

Au moment où, à l'heure dite, j'allais parler à la radio, une communication me parvint du ministre français de l'Information nationale, me priant de retarder ma déclaration. Le projet de texte communiqué à M. Reynaud avait été trouvé, par son gouvernement, manquant de netteté et laissant subsister une équivoque concernant l'attitude du gouvernement belge en présence de l’acte du Roi. L'émission de mon discours fut remise à 16 h. 30. Ce nouveau délai porta à son comble l'impatience du public et l'inquiétude des Belges réfugiés en France qui, depuis le matin, constataient autour d'eux l'hostilité de la population et craignaient que ce sentiment se manifestât par des événements graves.

Dans l'après-midi, le projet fut revu. Les textes du projet et du discours qui a été prononcé se trouvent aux pages 97 et 99 des annexes du rapport de la Commission. Si on les compare, on se rendra compte de ce que le premier avait, dans les conditions où nous nous trouvions, peu de chances de répondre aux nécessités politiques de l'heure. Le second texte contient, sur la question constitutionnelle. des développements qui précisent le point de vue du gouvernement.

En prenant la parole, j'avais tout d'abord à dire en quoi le gouvernement n'était pas d'accord sur ce qu'avait tait le Roi. J'ai déclaré que le Roi avait « ouvert des négociations séparées et traité avec l'ennemi. » L'expression a une portée générale. Elle s'applique à la cessation des hostilités, aussi bien qu'à des ouvertures de paix. Elle répond, sans plus, à ce que nous savions au moment où je parlais. Elle exclut l'hypothèse d'une simple reddition limitée aux troupes encerclées : interprétation à laquelle nous ne pouvions nous arrêter, après les précisions qui avaient été données à Wijnendaele et dont nous ne pouvions que voir confirmation dans la communication reçue par l'intermédiaire du comte de Grunne.

La phrase : « La faute d'un homme ne peut être imputée à la nation tout entière » marque que le gouvernement se désolidarise de ce qu'a fait le Roi, qui en assume seul la responsabilité. L'acte du Roi n'est pas valable. au regard de la Constitution.

La déclaration porte ensuite que le Roi, ayant, par le fait de sa reddition, placé sa personne sous le pouvoir de l'ennemi est, de ce fait, dans l'impossibilité de régner. De cette impossibilité, aucune autre raison n'est donnée. Il n'est allégué ni trahison, ni indignité.

En conséquence de cette situation, le gouvernement exercera tous les pouvoirs, sur le pied de l'article 82 de la Constitution.

Suit une réponse à la question que nous avaient posée, dans la journée, des officiers et des fonctionnaires désireux de suivre le gouvernement, mais retenus par la pensée de la fidélité jurée au Roi. Le gouvernement ne les délie pas du serment de fidélité, mais ce serment ne les oblige plus à l'obéissance, car on n'obéit pas à qui, n étant plus libre, n'est plus en situation de commander. C'est une vérité juridique incontestable. Qu'on ne dise pas que cette explication relative au serment de fidélité est donnée après coup : on la trouve, tout au long dans la sténographie de mon discours à Limoges, in tempore non suspecto.

Que tout cela, dans la confusion des esprits, n'ait pas toujours été compris, cela n'a rien de surprenant. La Commission cite p. 115) une communication du ministre de la Défense nationale, adressée aux autorité militaires en juin 1940, dans laquelle une autre interprétation est donnée. C'est par erreur que ce texte figure sous le même titre qu'un communiqué du Conseil des ministres.

On a relevé également, dans ma déclaration du 28 mai 1940, les mots : « le Roi, rompant le lien qui l'unissait à son peuple... » lis sont en rapport avec le contexte : la fonction royale et le lien organique entre le Chef de l'Etat et la nation ont cessé, du fait de la captivité.

Ainsi, toute cette partie de la proclamation est axée sur la situation de fait et de droit créée par l'acte du Roi et par la perte de sa liberté.

La suite du texte affirme la volonté du gouvernement de continuer la guerre en accord avec les Alliés et contient un appel, à cette fin, tous Belges, militaires et civils, qui se trouvent en France.

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La réaction attendue de la déclaration du gouvernement fut immédiate et complète. L'opinion publique française en tut littéralement retournée. Elle sépara le cas de la Belgique de celui du Roi et, tout en partageant le jugement injuste de M. Paul Reynaud à l'égard du Roi, elle montra la volonté de conserver son estime et son amitié à notre pays. Les démonstrations d'hostilité à l'égard de nos compatriotes cessèrent sur l'heure.

Parmi les Belges réfugiés en France, ce fut un soulagement. Un très grand nombre de lettres et de télégrammes, émanant de particuliers ou de personnalités officielles, de groupements de réfugiés ou d'anciens combattants, manifestèrent une adhésion chaleureuse à l'attitude du gouvernement. Votre déclaration, disaient les communications, nous a apporté un réconfort inexprimable dans la détresse où nous étions. Elle nous a rendu une raison de vivre et d'espérer.

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Mon discours du 28 mai 1940 a été écouté et compris par un très grand nombre de Belges, à travers les paroles et l'accent de M. Reynaud. Il n'y a pas si longtemps qu'un de nos compatriotes m'écrivait : J'ai entendu votre discours ; vous avez traité le Roi de traître et de félon. Je me souviens de ces mots. Et, en effet, ces mots que je n'ai jamais prononcés, il croit les entendre encore. Je n'ai pas entrepris de le détromper, Je n'y parviendrais pas, persuadé qu'il est de l'exactitude de ce qu'il affirme.

Cette conséquence de la proximité des deux discours était à prévoir. Il ne dépendait pas de moi de l'empêcher.

Les termes de ma déclaration n'étaient contraires ni à la vérité, ni à la justice ; mais ils étaient durs. L'étaient-ils plus qu'il n'était rigoureusement nécessaire ? Avant d'en juger, que chacun se place dans la situation et dans le but que j'ai décrits.

Si délicat que soit, en pareille matière, le choix des mots, ne perdons pas de vue le vrai problème qui se posait. Je sais qu'il n'a pas été compris de la même manière en Belgique occupée. Jamais pareille opposition ne s'est manifestée entre les Belges du dedans et ceux du dehors. Nos compatriotes qui étaient alors en France - près du quart de la population - peuvent attester que, pendant les quelques heures qui se sont écoulées entre le discours de M. Reynaud et le mien, la Belgique a été regardée, à l'étranger, comme l'opprobre du monde. C'est cette situation-là qu'il fallait redresser et, j'ose le dire, c'est cela que nous avons réussi. Le résultat acquis le 28 mai 1940 fut complété au cours d'un long travail pendant les années qui suivirent.

Notre décision de continuer à participer à la lutte aux côtés des armées françaises ne put se réaliser que dans de faibles limites, car, de la Somme à la Gironde, l'ennemi ne mit guère plus de temps que de la Meuse à la Lys. Il n'importe : le geste avait été accompli et, l'heure actuelle, Ii n'est pas encore oublié.

Si à Paris, au lendemain de la capitulation de l'armée belge, le Premier ministre avait parlé autrement et si le gouvernement avait pris une autre attitude, quelles en eussent été les conséquences ? Le gouvernement régulier de la Belgique aurait été emporté par le raz de marée d'une opinion publique déchainée. II aurait été aussitôt remplacé par un gouvernement de fait, qui eût porté la marque de la réaction dont il serait né. La légalité monarchique eût été compromise. A la libération, les Chambres et le pays auraient entendu un autre langage que celui qu'a tenu le « gouvernement de Londres » le 19 septembre 1944.